LES FEMMES EN 1914

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(​ ​ Article paru en juin et août 1989 dans les bulletins du foyer rural de Mondavezan N° 27 et 28 signés Raymonde Martin d’après les récits de Julie Lagarrigue, Paule Soum, Marie­Louise Laffargue et Marcelle Siadoux.)

​ Comme la France entière, Mondavezan vit dans l’angoisse. Une fois de plus dans l’histoire, la vie du village repose sur les femmes. Elles ont l’habitude! Elles savent faire face à l’adversité! Laissant de côté leur fragilité légendaire, elles feront le travail des hommes, en plus du leur, aidées seulement de leurs enfants les plus grands et de quelques grands-­pères, trop vieux pour aller au front. Le coeur rongé de peur mais sans émotion apparente, elles accomplissent leurs lourdes tâches.

.Mais laissons quelques femmes du village égrener leurs souvenirs……

        En 1914, ce n’était pas comme maintenant!

La journée commençait de bonne heure. Il fallait allumer le feu, aller tirer de l’eau, pour préparer et cuire la soupe, soigner les bêtes. Et puis, on allait aux champs, retourner les foins, aider aux semailles, aux moissons. Et pour les vendanges, sans hommes, on faisait comme on pouvait, mais on y arrivait. Les jeunes foulaient la vendange avec leurs pieds nus. Ils aimaient ça, s’enfoncer jusqu’à mi-­mollets dans le moût chaud!

​          Ils parlaient entre eux de la maison hantée. Vous la connaissez, la maison hantée? Elle existe encore mais elle n’est plus hantée. Dans cette maison, habitait un jeune garçon et sa grand-­mère. Les uns disaient que si l’on y entrait, on recevait des coups de bâtons ou de balais sans voir qui les tenaient. Les autres disaient que le garçon, presque toujours accompagné d’un petit veau, attirait sur lui tous les malheurs! Enfin, on en parlait avec crainte et curiosité mêlées. Un jour, un prêtre venu d’ailleurs, dans une belle calèche, est entré dans la maison pour l’exorciser. Alors, la grand-­mère est morte et la maison est devenue semblable à toutes les autres, sans histoires. Bien ­sûr, cela ressemble à un conte, mais il faut vous dire qu’en ce temps- là, les gens étaient très croyants.

D’ailleurs, Monsieur le curé faisait le tour du village pour bénir les champs, ça s’appelait « les Rogations ». De cette façon, pour peu que le temps soit clément, on était certain d’avoir une bonne récolte.

​        Mais, revenons au travail des femmes.

Aux beaux jours, nous faisions la lessive. Le linge était entassé dans un grand cuvier muni d’un robinet et tapissé d’un drap épais, dont on repliait les côtés sur le linge. Puis, on dispersait de la cendre et on arrosait le tout avec de l’eau très chaude. L’eau s’infiltrait à travers les tissus et arrivait au fond. Alors, on ouvrait le robinet et le cuvier se vidait. Cette opération était recommencée jusqu’à ce que l’eau soit claire. Ça en prenait du temps!

Ensuite, on mettait la lessive sur une carriole et on allait la battre et la rincer dans le ruisseau, aménagé avec des galets pour pouvoir se mettre à genoux. Vous voyez, comme la mère Denis à la télé mais sans vedette! Et, on étendait le linge sur des branches arrangées par terre, dans un pré ou sur des haies. C’était vraiment une corvée!

Mais, on était nombreuses et on en profitait pour parler du mari, des enfants dont on était sans nouvelles. On se réconfortait entre nous. D’ailleurs, il n’y avait plus d’amitié que maintenant entre les gens. Bien ­sûr, il y avait quelquefois des rivalités, des animosités mais ce n’était pas pareil.

       Le soir, on jouait aux cartes ou bien au loto. On lisait le journal quelquefois, pas tous les jours. Les nouvelles nous parvenaient à retardement, mais enfin, on arrivait à savoir les choses. Mais, n’allez pas croire que nous étions malheureuses! La vie était dure mais on savait se distraire.

Les bals ne manquaient pas. Pendant la guerre, évidemment, il n’y en avait pas. Je me rappelle, un dimanche, quelques jeunes avaient pris un phonographe, et étaient allés danser « aux picherolles ». Mais, Monsieur le curé y a mis bon ordre. Il a fait un sermon et a confisqué le phonographe. Ils étaient jeunes et pour eux, la guerre……..

Et puis, un jour, vers 10 heures du matin, le tocsin s’est mis à sonner! Il ne s’arrêtait pas! Dans les champs, les têtes se sont relevées: où pouvait bien être le feu? Et puis tout le monde s’est mis à courir, à s’embrasser. On s’interrogeait du regard: c’était bien vrai? Le cauchemar était terminé.   Certes, il y aurait encore des larmes versées, mais enfin, la vie allait reprendre!

Le soir, à la veillée, dans la cuisine bien close, nous accrocherons les lampions dans la cheminée, et le coeur apaisé, nous pourrons tricoter, broder ou raccommoder, bercées par le tic­tac régulier de la pendule.

Par bien des côtés, la vie était bien plus simple qu’aujourd’hui. Les besoins se sont créés au fur et à mesure que nous progressions dans la mécanisation. Nous élevions des lapins, des poulets. Nous les mangions ou nous les vendions pour acheter autre chose. Nous échangions les oeufs de nos poules contre de l’épicerie. Chaque famille faisait venir un cochon. Tuer le cochon était une fête. On faisait ça entre voisins et voisines, et chacun repartait chez lui avec un morceau de boudin et de carbonnade pour goûter.

Quand nous avions un peu d’argent, nous allions à Cazères, acheter du tissu que nous portions à la couturière. De ses doigts agiles, elle nous faisait une jolie robe ( la robe du dimanche) que nous étions fières de porter pour aller à la messe.

Aller à la messe était une occasion pour les jeunes filles de se faire admirer, en attendant d’aller au bal.

Les bals! Une véritable expédition! Nous partions à pied. On accompagnait les filles pour les surveiller, de peur qu’un galant ne nous les enlève. A l’occasion, si nous trouvions un bon danseur, et bien nous dansions aussi. Ça nous rappelait notre jeunesse. Entre nous, ça ne servait pas à grand ­chose de surveiller les filles de cette façon. Elles avaient d’autres occasions de voir les jeunes hommes, par exemple en gardant les bêtes et un fossé ou une haie étaient vite sautés.

Et puis, nous avons eu des vélos! Petit à petit, le travail des femmes devenait moins dur, du fait de la mécanisation agricole. Depuis 1926, le village était électrifié. Oh! Nous avions juste deux ou trois ampoules dans la maison et nous conservions nos lampes à pétrole. C’était bizarre, cette lumière qui venait rien qu’en tournant un bouton!

Dans les années 1930, la municipalité a construit le lavoir. Maintenant, il a été démoli pour laisser la place à la maison des chasseurs. A l’époque, c’était une merveille qui nous a bien simplifié la vie. Celles qui étaient loin portaient le linge sur une charrette tirée par les vaches. D’autres mettaient la lessiveuse sur une brouette et en avant! Souvent, nous nous retrouvions à plusieurs, comme autrefois, mais nous n’avions plus besoin de nous mettre à genoux, c’était moins fatiguant.

Je ne vous ai pas parlé des accouchements. Voilà une chose qui a bien évoluée. On accouchait à la maison. Aux premières douleurs ( on ne disait pas contractions), on allait vite chercher la sage-­femme, ou le docteur, et les voisines venaient faire bouillir de l’eau en grande quantité et attendaient dans une pièce voisine que tout soit terminé, en spéculant: « elle le portait en avant, c’est un garçon! Mais non, elle avait le masque, c’est une fille! ». Après, on restait huit jours au lit, le ventre bien bandé

. Pour le bébé, c’était pareil, il était serré de partout! Une bande lui entourait les reins et le ventre. On mettait même une pièce sur le nombril pour qu’il rentre bien et que l’enfant n’ait pas d’hernie. Chaque jambe était emmaillotée séparément pour tenir bien droite, et on lui mettait un bonnet pour éviter que ses oreilles ne se décollent! Le pauvre! C’était une vraie momie!

Le temps qui passait apportait sans cesse des modifications dans notre vie de tous les jours. Nous avons eu la TSF pour écouter les nouvelles et les chansons. J’aimais bien Berthe Sylva, elle chantait « les roses blanches ». On écoutait aussi les aventures de « Jacouti et Catinou ».

Le réchaud à gaz avait fait son entrée dans les maisons. Au début, on ne trouvait pas la cuisine aussi bonne qu’au feu de bois mais nous nous sommes habituées!

En 1948 ou en 1949, un premier autobus qui venait de Cassagnabères passait dans le village pour nous porter au marché de Cazères. Les lapins, les poules et les poulets enfermés dans leurs panières caquetaient moins que nous.

Pour nous les femmes, la plus belle invention est la machine à laver le linge. Au début, on disait que le linge n’était pas aussi blanc et il s’abîme plus vite. Mais c’était tout de même une sacrée trouvaille. Pensez, pendant que le linge se lavait tout seul, on s’occupait à d’autres besognes? Que de temps et de fatigue épargnés! D’un autre côté, j’ai un peu regretté les causettes au lavoir. Le progrès a ses bons et ses mauvais côtés!

Toutes les familles ont eu leur auto et la télévision. Plus de veillées entre voisins! Chacun restait chez soi. Petit à petit, les gens sont devenus moins disponibles. On n’ entendait plus que « je n’ai pas le temps, vite je suis en retard! »

Malgré la dureté du travail, nous avions du temps avant que n’arrivent tous ces appareils modernes. Nous avions le temps d’écouter et d’aider une personne qui en avait besoin. Les grands-­mères étaient des mémés à cheveux blancs et tabliers noirs. Elles ont cédé la place à des mamies pimpantes en robes fleuries. Mais, elles ont quand même le coeur de grand-­mère et savent faire des confitures. Raymonde Martin.